1.
Tout le monde ment.
Les flics. Les avocats. Les témoins. Les victimes.
Le procès n'est que concours de mensonges. Et dans la salle d'audience, tout le monde le sait. Le juge. Les membres du jury, eux. Tous, ils viennent au prétoire en sachant qu'on va leur mentir. Tous, ils prennent place dans le box et sont d'accord pour qu'on leur mente.
L'astuce, quand on s'installe à la table de la défense, est de se montrer patient. D'attendre. Pas n'importe quel mensonge, non.
Seulement celui dont on va pouvoir s'emparer et, tel le fer porté au rouge, transformer en une lame acérée. Celle dont on va pouvoir se servir pour d'un grand coup éventrer l'affaire et lui répandre les boyaux par terre.
Mon boulot, c'est de forger cette lame. De l'aiguiser. Et de m'en servir sans pitié ni conscience. D'être enfin la vérité en un lieu où tout n'est que mensonges.
2.
J'en étais au quatrième jour du procès qui se tenait en la chambre 109 du Criminal Courts Building[1] du centre-ville lorsqu’enfin je tombai sur le mensonge qui devint la lame avec laquelle éventrer l'affaire. Mon client, Barnett Woodson, avait à répondre de deux meurtres qui allaient le conduire à la prison de San Quentin, dans la pièce en acier gris où l'on verse le saint poison directement dans le bras du condamné.
Jeune dealer de vingt-sept ans originaire de Compton, Woodson était accusé d'avoir volé, puis tué deux étudiants de Westwood qui voulaient lui acheter de la cocaïne. Il avait, lui, décidé de leur prendre plutôt leur argent et de les assassiner avec un fusil à canon scié. Enfin... c'est ce qu'affirmait l'accusation.
Un Noir qui tue deux Blancs, ça ne l'aidait pas vraiment — surtout à peine quatre mois après que les émeutes avaient déchiré la ville. Mais il y avait pire : l'assassin avait essayé de masquer son crime en lestant les deux corps et en les jetant dans le Réservoir d'Hollywood. Les cadavres étaient bien restés au fond quatre jours, mais avaient fini par remonter brusquement à la surface telle pommes dans un tonneau rempli d'eau. Pommes pourries, s'entend. L'idée que des cadavres aient pu pourrir dans un des réservoirs d'eau potable les plus importants de la ville avait tordu très fortement les boyaux de la communauté. Aussitôt que ses appels téléphoniques l'avaient relié aux victimes, Woodson avait été arrêté, la fureur publique à son encontre devenant rapidement presque palpable. Le bureau du district attorney avait vite annoncé qu'il demanderait la peine de mort.
Cela dit, les preuves retenues contre lui n'avaient rien d'aussi palpable. Il s'agissait essentiellement de présomptions – à savoir les relevés de ses appels téléphoniques – et du témoignage d'individus qui avaient eux-mêmes eu maille à partir avec la justice. Et parmi ces derniers, c'était le témoin à charge, Ronald Torrance, qui tenait le haut du pavé. Il prétendait que Woodson lui avait avoué ces crimes.
Torrance avait été incarcéré au même étage de la prison centrale pour hommes que Woodson. L'un et l'autre y avaient en effet été gardés dans un quartier de haute sécurité à deux étages contenant seize cellules à un seul détenu ouvrant sur une salle de jour. À l'époque, tous les prisonniers de ces seize cellules étaient noirs, la procédure certes habituelle, mais plus que douteuse, étant de « ségréguer dans l'intérêt de la sécurité » et d'ainsi répartir les prisonniers selon leurs races et leurs affiliations à tel ou tel gang afin d'éviter les confrontations et les violences. Ayant pris part aux pillages qui s'étaient déroulés pendant les émeutes, Torrance attendait d'être jugé pour vol et violences avec voies de fait. Les détenus du quartier de haute sécurité avaient accès à la salle de jour de 6 heures du matin à 6 heures du soir, salle où ils mangeaient, jouaient aux cartes assis à des tables, bref, se côtoyaient sous l'oeil attentif de gardiens postés dans une cabine en verre au-dessus d'eux. C'est à une de ces tables que Torrance prétendait avoir entendu mon client lui avouer le meurtre des deux jeunes du Westside.
L'accusation se démenait comme un beau diable pour rendre Torrance présentable et crédible aux yeux du jury, qui ne comptait que trois Noirs en son sein. On lui avait rasé la barbe, on lui avait supprimé ses petites nattes et coupé les cheveux très court et ce jour-là, le quatrième du procès, il était arrivé en cravate et costume bleu ciel. Poussé par l'avocat de l'accusation, Jerry Vincent, il venait de raconter la conversation que prétendument il avait eue un matin avec Woodson à l'une des tables de pique-nique. Celui-ci non seulement y aurait reconnu ses crimes, mais lui aurait encore confié nombre de détails plus que parlants, l'essentiel de l'affaire, et on l'avait fait clairement comprendre aux jurés, étant que ces détails, seul le tueur pouvait les connaître.
Pendant cette déposition, Vincent avait tenu la bride haute à son témoin en lui posant des questions fort longues qui ne pouvaient susciter que de brèves réponses. Elles étaient tellement lourdes de sens qu'elles en devenaient tendancieuses, mais je ne me donnais pas la peine d'objecter quoi que ce soit, même quand le juge Companioni me regardait en haussant les sourcils et me suppliant presque de me jeter dans la bagarre. Je ne bougeais pas parce que c'était la contre-attaque que je voulais. Je voulais que les jurés se rendent compte de ce que l'accusation était en train de fabriquer. Quand mon tour viendrait, je laisserais Torrance aller jusqu'au bout de ses réponses et me tiendrais en retrait en attendant la lame.
Vincent ayant fini de questionner son témoin à 11 heures du matin, le juge me demanda si je voulais déjeuner tôt avant de procéder au contre-interrogatoire. Je lui répondis que non, ce n'était pas nécessaire et que je n'avais pas besoin d'une interruption de séance. Tout cela en ayant l'air tellement dégoûté que je ne pouvais pas attendre encore une heure avant de m'attaquer au type à la barre. Je me levai, pris un gros dossier et un bloc-notes et les emportai au pupitre.
— Monsieur Torrance, lançai-je au témoin, je m'appelle Michael Haller et je travaille au bureau des avocats commis d'office. C'est moi qui vais assurer la défense de Monsieur Barnett Woodson. Nous sommes-nous déjà rencontrés ?
— Non, maître, répondit-il.
— Je ne le pensais pas non plus. Mais l'accusé, Monsieur Woodson, et vous vous connaissez depuis longtemps, n'est-ce pas ?
Il me décocha un sourire du genre « ça y est, ça commence ».
Mais j'avais bien étudié le dossier du monsieur et je savais très exactement à qui j'avais affaire. Torrance avait trente-deux ans et passé un tiers de son existence en prison, voire en centrale.
Ses études avaient pris fin en huitième, année qu'il avait choisie pour ne plus aller à l'école, aucun de ses parents ne semblant s'en rendre compte ou s'en soucier. Selon les termes de la loi californienne dite du « troisième coup, c'est le bon », il risquait de décrocher la récompense de toute sa vie si jamais il était reconnu coupable d'avoir volé, puis assommé d'un coup de crosse de pistolet la tenancière d'une laverie automatique à pièces. Le crime avait été commis pendant les trois jours d'émeutes et de pillages qui avaient déchiré la ville dès après que les quatre flics accusés d'avoir rossé Rodney King, un motocycliste noir qu'ils avaient arrêté pour conduite dangereuse, avaient été déclarés innocents. Tout cela pour dire que Torrance avait de bonnes raisons d'aider le procureur à faire tomber Barnett Woodson.
– Depuis quelques mois, pas plus, me renvoya-t-il. Au quartier de haute sécurité.
– Des hautes autorités, dites-vous ? demandai-je en jouant au con. Vous voulez parler d'une église ou d'un lien religieux quelconque ?
– Non, des cellules de haute sécurité. À la prison du comté.
– C'est donc bien de prison qu'il est question, n'est-ce pas ?
– C'est exact.
– Vous me dites donc aussi que vous ne connaissiez pas Barnett Woodson avant ? demandai-je en mettant de l'étonnement dans ma voix.
– Non, maître, répondit-il. C'est en prison qu'on s'est rencontrés pour la première fois.
Je portai sa réponse dans mon bloc-notes comme s'il s'agissait d'une concession d'importance.
– Bien, bien, monsieur Torrance, repris-je. Faisons donc quelques petits calculs. C'est le 5 septembre de cette année que Barnett Woodson a été transféré au quartier de haute sécurité où vous étiez déjà incarcéré. Vous vous en souvenez ?
– Ouais, je me rappelle quand il est arrivé.
– Et pourquoi vous avait-on incarcéré dans ce quartier de haute sécurité ?
Vincent se mit debout pour élever une objection en arguant du fait qu'il avait déjà couvert cet aspect-là des choses en interrogatoire direct. Je lui renvoyai que je cherchais seulement à ce qu'on m'explique complètement le pourquoi de cette incarcération et le juge Companioni m'autorisa à continuer. Et ordonna à Torrance de répondre à ma question.
— C'est comme j'ai dit : je suis accusé de vol et de violences avec voies de fait.
— Et ces crimes qu'on vous reproche se sont déroulés pendant les émeutes, c'est bien ça ?
Dans le climat anti-flics qui régnait déjà dans toutes les minorités de la ville avant les émeutes, je m'étais beaucoup démené pour avoir autant de Noirs et de métis que possible parmi les jurés. Cela étant, j'avais là une chance de travailler les cinq jurés blancs que l'accusation avait réussi à m'imposer. Je voulais qu'ils sachent tous bien que l'individu sur lequel celle-ci faisait reposer pratiquement toute l'affaire était un des types responsables de ce qu'ils avaient vu à la télé au mois de mai précédent.
— Ouais, j'y étais avec tout le monde, me répondit Torrance. Si vous voulez mon avis, les flics s'en tirent un peu trop facilement dans cette ville.
Je hochai la tête comme si j'étais d'accord avec lui.
— Et vous, votre réaction à l'injustice des verdicts rendus dans l'affaire Rodney King a bien été d'aller voler une vieille femme de soixante-deux ans et de l'assommer avec une poubelle en acier.
Est-ce que je me trompe, monsieur Torrance ?
Il regarda du côté de la table de l'accusation, puis plus loin derrière, et jeta un coup d'oeil à son avocat assis au premier rang de la galerie. Qu'ils aient ou n'aient pas préparé de réponse à cette question, son avocat ne pouvait plus l'aider. Torrance était seul.
— Non, dit-il enfin, j'ai pas fait ça.
— Vous êtes innocent du crime dont on vous accuse ? lui lançai-je.
— C'est ça même.
— Et question pillage ? Vous n'avez commis aucun crime de ce genre pendant les émeutes ?
Après avoir marqué une pause et jeté à nouveau un coup d'oeil à son avocat, il me répondit :
– Là, j'invoque le cinquième amendement[2].
C'était prévu. Je lui posai alors toute une série de questions dont le but était qu'il n'ait d'autre possibilité que de s'incriminer ou refuser de répondre en invoquant les protections garanties par cet amendement. Il l'avait déjà fait six fois lorsque, lassé de cette démonstration que je lui faisais encore et encore, le juge me ramena à l'affaire en cours. Je me pliai à sa requête à contrecœur.
– Bien, dis-je, assez parlé de vous, monsieur Torrance. Revenons à vos relations avec Monsieur Woodson. Vous étiez donc au courant des détails de cette affaire de double meurtre avant de faire sa connaissance en prison, c'est bien ça ?
– Non, maître.
– Vous êtes sûr ? L'affaire avait fait beaucoup de bruit.
– J'étais en taule, mec.
– Et en taule, il n'y a ni journaux ni télé ?
– Je lis pas les journaux et au QHS, la télé marche plus depuis que j'y suis. Même qu'on a râlé et qu'ils ont dit qu'ils allaient la réparer, mais mes couilles, ouais, ils ont rien réparé du tout.
Le juge l'ayant averti de surveiller son langage, Torrance s'excusa. J'enchaînai.
– D'après les archives de la prison, Monsieur Woodson est arrivé au quartier de haute sécurité le 5 septembre et d'après le dossier d'enquête du procureur[3], vous avez contacté l'accusation le 2 octobre pour lui rapporter ces prétendus aveux. Cela vous paraît-il exact ?
– Ouais, ça me paraît exact.
– Bien, mais pas à moi, monsieur Torrance. Vous êtes en train de dire aux jurés qu'un homme accusé d'un double meurtre et encourant très probablement la peine de mort se serait confessé à un type qu'il connaissait depuis moins de quatre semaines ?
Il haussa les épaules avant de répondre.
– Ben, c'est quand même ce qui s'est passé.
– C'est vous qui le dites. Qu'est-ce que le procureur va vous accorder si Monsieur Woodson est reconnu coupable de ces crimes ?
– Je sais pas. Personne m'a promis quoi que ce soit.
– Avec vos antécédents et les chefs d'accusation dont vous devez répondre aujourd'hui, c'est à plus de quinze ans de prison que vous pouvez vous attendre si vous êtes reconnu coupable, nous sommes bien d'accord ?
– Ça, j'en sais rien du tout.
– Vraiment ?
– Vraiment. Tout ça, je laisse mon avocat s'en occuper.
– Il ne vous a pas informé que si vous n'interveniez pas dans la présente affaire vous pourriez bien aller en prison pour très très longtemps ?
– Y m'a rien dit de tout ça.
– Je vois. Qu'avez-vous demandé au procureur en échange de votre témoignage ?
– Rien. Je veux rien, moi.
– Bref, vous témoignez devant ce tribunal parce que vous pensez que c'est de votre devoir de citoyen, n'est-ce pas ?
Pas moyen de se tromper sur le sarcasme que j'avais mis dans ma voix.
– Ben évidemment ! s'écria Torrance, outragé.
Je tins mon épais dossier au-dessus du pupitre afin qu'il le voie et lui renvoyai :
– Reconnaissez-vous ce dossier, monsieur Torrance ?
– Non. Pas que je me rappelle.
– Vous êtes sûr de ne pas vous rappeler l'avoir vu dans la cellule de Monsieur Woodson ?
– J'ai jamais été dans sa cellule.
– Vous êtes sûr de ne vous y être jamais faufilé pour jeter un coup d'oeil à son dossier d'enquête pendant que Monsieur Woodson se trouvait à la salle de jour, sous la douche ou au tribunal ?
– Non, j'ai pas fait ça.
– Mon client avait beaucoup de ces documents d'enquête de l'accusation dans sa cellule. On y trouvait plusieurs détails dont vous avez parlé dans votre témoignage tout à l'heure. Ça ne vous paraît pas suspect ?
– Non, dit-il en hochant la tête. Tout ce que je sais, c'est qu'il s'est assis à la table et qu'il m'a raconté ce qu'il avait fait. Il était pas fier et m'a causé. C'est pas de ma faute si les gens me causent, quand même !
Je hochai la tête à mon tour, comme si le fardeau qui était le sien lorsqu'on lui causait ainsi m'inspirait de la sympathie – surtout dans une affaire de double meurtre.
– Bien sûr que non, monsieur Torrance, lui renvoyai-je. Et maintenant, pouvez-vous dire au jury très exactement ce que Monsieur Woodson vous a confié ? Et, je vous en prie, pas de raccourcis comme lorsque c'était maître Vincent qui vous posait les questions.
Je veux entendre exactement ce que mon client vous a dit.
Avec ses propres mots, s'il vous plaît.
Il marqua une pause comme pour fouiller dans sa mémoire et ordonner ses pensées.
– Bon, dit-il enfin, on était tous les deux assis tout seuls et lui, il a juste commencé à me dire qu'il se sentait pas fier de ce qu'il avait fait. Alors j'y ai demandé qu'est-ce t'as fait et il m'a raconté comment que cette nuit-là il avait tué les deux types et comment que ça le chagrinait vraiment.
La vérité se dit en peu de mots. Les mensonges sont verbeux. Je voulais qu'il se fende de phrases longues, chose que Vincent avait réussi à éviter. Les moutons ont quelque chose en commun avec les arnaqueurs et les menteurs professionnels : ils cherchent à masquer la tromperie en plaisantant pour égarer le client et en enrobant la supercherie dans des tas de bla-blas. Mais c'est dans tous ces bla-blas qu'on trouve souvent la clé du gros mensonge.
Vincent éleva de nouveau une objection, cette fois en disant que le témoin avait déjà répondu aux questions que je lui posais et qu'au point où on en était, je ne faisais plus que le harceler.
– Monsieur le juge, dis-je alors, le témoin prête des aveux à mon client. Pour la défense, tel est bien le cas et la cour ferait montre de négligence en ne m'autorisant pas à explorer à fond les contenu et contexte d'un témoignage aussi dévastateur.
Je n'avais pas fini cette dernière phrase que le juge Companioni acquiesçait déjà d'un hochement de tête. Il rejeta l'objection de Vincent et m'ordonna de poursuivre. Je concentrai à nouveau mon attention sur le témoin et mis de l'impatience dans ma voix.
– Monsieur Torrance, lui lançai-je, vous êtes encore en train de résumer les choses. Vous prétendez que Monsieur Woodson vous a avoué ces meurtres. Dites donc au jury ce qu'il vous a dit à vous.
Quels sont les termes exacts dont il s'est servi pour avouer ces crimes ?
Torrance hocha la tête comme s'il venait juste de comprendre ce que je voulais.
– La première chose qu'il m'a dite, c’a été : « Je me sens pas bien, mec. » Alors, j'y ai dit : « Pourquoi, mon frère ? » et lui, il m'a répondu qu'il arrêtait pas de penser à ces deux types. Je savais pas de quoi il parlait vu que comme j'ai dit, j'avais jamais entendu parler de cette histoire, vous voyez ? Alors, j'y ai dit : « Quels deux mecs ? » et lui, y m'a dit : « Les deux Nègres que j'ai balancés dans le réservoir. » J'y ai demandé de quoi il s'agissait et y m'a raconté comment qu'il les avait butés tous les deux avec un flingue et les avait enveloppés dans du grillage à garde-manger et le reste, quoi. Et là, il m'a dit : « J'ai fait une grosse erreur » et j'y ai demandé ce que c'était et y m'a dit : « J'aurais dû prendre un couteau et leur ouvrir le ventre pour qu'ils finissent pas par flotter comme ils ont fait. » Voilà, c'est ça qu'il m'a dit.
Du coin de l'oeil, j'avais vu Vincent faire la grimace au milieu de cette réponse interminable. Et je savais pourquoi. Je m'avançai très précautionneusement avec la lame.
– Monsieur Woodson a vraiment utilisé ce mot ? Il a vraiment traité les victimes de « Nègres » ?
– Ouais, c'est ce qu'il a dit.
J'hésitai le temps de formuler la question suivante comme il convenait. Je savais que Vincent n'attendait que l'occasion d'élever une objection si je lui en donnais la possibilité. Je ne pouvais pas demander à Torrance d'interpréter les propos de Woodson. Je ne pouvais pas lui demander « pourquoi ? » afin de savoir ce qu'il pensait du sens de ce terme ou de la raison qui avait poussé Woodson à l'utiliser. Cela aurait justifié une objection[4].
– Monsieur Torrance, dis-je donc, dans la communauté noire, le mot « Nègre » peut signifier plusieurs choses, n'est-ce pas ?
– J'imagine.
– Votre réponse est oui ?
– Oui.
– Et l'accusé est bien afro-américain, non ? Il rit.
– On dirait bien.
– Comme vous l'êtes vous-même, non ?
Il se mit à rire à nouveau.
– Depuis que je suis né, répondit-il.
Le juge abattit son marteau et me regarda.
– Ces questions sont-elles bien nécessaires, maître Haller ?
– Je vous prie de m'excuser, monsieur le juge.
– Poursuivez, s'il vous plaît.
– Monsieur Torrance, lorsque Monsieur Woodson a utilisé ce terme, et c'est ce que vous affirmez, cela vous a-t-il choqué ?
Torrance se frotta le menton en réfléchissant à la question.
Puis il fit non de la tête.
– Pas vraiment, dit-il.
– Pourquoi cela ne vous a-t-il pas choqué, monsieur Torrance ?
– Faut croire que c'est parce que j'entends ça tout le temps, mec.
– Dans la bouche d'autres Noirs ?
– C'est ça. Et dans la bouche de Blancs aussi.
– Bien, mais quand vos amis noirs utilisent ce terme, comme vous affirmez que Monsieur Woodson l'aurait fait, de qui parlent-ils ?
Vincent éleva une objection au motif que Torrance ne pouvait pas donner le sens de ce que racontaient d'autres individus.
Companioni retenant son objection, il me fallut un moment pour rouvrir le chemin conduisant à la réponse que je voulais entendre.
– D'accord, monsieur Torrance, dis-je enfin. Ne parlons que de vous, d'accord ? Vous servez-vous vous-même de ce mot à l'occasion ?
– Je crois l'avoir fait, oui.
– Bien, et quand vous l'avez fait, à qui faisiez-vous référence ?
Il haussa les épaules.
– À d'autres mecs.
– Des Noirs ?
– Voilà.
– Vous est-il arrivé de traiter des Blancs de Nègres ?
Il hocha la tête.
– Non.
– OK, et donc qu'avez-vous cru que Barnett Woodson vous disait lorsqu'il a qualifié de Nègres les deux hommes qui ont terminé au fond du réservoir ?
Vincent s'agita sur sa chaise et fit ce qu'on fait quand on objecte quelque chose mais qu'on ne va pas jusqu'à le dire. Il devait savoir que ça n'aurait servi à rien. J'avais amené Torrance où je voulais et il était tout à moi.
Torrance répondit enfin à la question.
– Je m'suis dit que ces jeunes, c'était des Noirs et qu'il les avait tués tous les deux.
La gestuelle de Vincent changea encore une fois. Il se tassa un rien sur son siège parce qu'il savait que le coup de poker qu'il avait tenté en faisant témoigner un mouton à la barre venait de foirer.
Je regardai le juge Companioni. Lui aussi savait ce qui allait suivre.
– Monsieur le juge, lui dis-je, puis-je m'approcher du témoin ?
– Vous le pouvez.
Je gagnai la barre et posai mon dossier devant Torrance. De grand format et plus que fatigué, il était d'un bel orange fané, soit de la couleur même dont se servent les autorités d'un comté pour signaler qu'il s'agit là de documents juridiques privés qu'un détenu est autorisé à avoir en sa possession.
– Bien, monsieur Torrance, repris-je, je viens de placer devant vous un dossier dans lequel Monsieur Woodson garde des documents d'enquête que ses avocats lui ont fournis à la prison. Je vous demande donc à nouveau de me dire si vous le reconnaissez.
– Des dossiers orange, j'en ai vu des tas au QHS. Ça veut pas dire que j'aie vu celui-là.
– Vous me dites donc que vous n'avez jamais vu Monsieur Woodson avec ce dossier ?
– Je m'en souviens pas vraiment.
– Monsieur Torrance, vous avez passé trente-deux jours avec Monsieur Woodson au quartier de haute sécurité. Vous avez affirmé qu'il se serait confié à vous et vous aurait fait des aveux. Et maintenant vous me dites que vous ne l'avez jamais vu avec ce dossier ?
Il commença par ne pas répondre. Je l'avais acculé dans un coin où il ne pouvait pas gagner. J'attendis. S'il continuait d'affirmer n'avoir jamais vu ce dossier, les aveux qu'il disait avoir reçus de Barnett paraîtraient bien douteux aux yeux du jury. Si au contraire il finissait par reconnaître que ce dossier ne lui était pas inconnu, c'était la voie royale qu'il m'ouvrait.
– Ce que j'dis, c'est que oui, je l'ai vu avec ce dossier, mais que j'ai jamais regardé ce qu'il y avait dedans.
Bingo ! Je le tenais.
– Je vais donc vous demander de l'ouvrir et de l'examiner.
Il m'obéit et regarda le dossier ouvert devant lui d'un côté puis de l'autre. Je regagnai le pupitre en jetant un coup d'oeil à Vincent en m'y rendant. Il avait baissé les yeux et était tout pâle.
– Que voyez-vous en ouvrant ce dossier, monsieur Torrance ?
– D'un côté, les photos de deux mecs étendus par terre. Ils y sont attachés... les clichés, je veux dire. Et de l'autre côté, y a un tas de documents, de procès-verbaux et autres.
– Pourriez-vous nous lire ce qu'il y a dans le premier document à droite ? Lisez-nous seulement la première ligne du sommaire.
– Je sais pas lire.
– Pas du tout ?
– Pas vraiment, non. J'ai pas eu d'école.
– Pouvez-vous nous lire un seul des mots qui se trouvent près des cases cochées en haut du sommaire ?
Il regarda le dossier, ses sourcils se rapprochant, signe qu'il se concentrait. Je savais qu'on l'avait testé pour la lecture lors de son dernier séjour en prison et qu'il avait été déclaré au plus bas de l'échelle – soit même pas au niveau du cours élémentaire.
– Pas vraiment, non, dit-il. Je sais pas lire.
Je gagnai rapidement la table de la défense et sortis un autre dossier et un marqueur Sharpie de ma mallette. Puis je revins au pupitre et tout aussi rapidement écrivis en grosses capitales d'imprimerie le mot CAUCASIEN sur la couverture du dossier. Et tint ce dernier en l'air de façon à ce que Torrance et le jury le voient bien.
– Monsieur Torrance, dis-je, voici un des mots qui sont cochés au sommaire. Pouvez-vous le lire ?
Vincent se leva aussitôt, mais Torrance faisait déjà non de la tête d'un air profondément humilié. Vincent s'opposa à la démonstration en disant que je ne l'avais pas fondée et Companioni retint son objection. Je m'y attendais. Je ne faisais que préparer le terrain pour la manœuvre suivante et j'étais sûr que la plupart des jurés avaient vu Torrance hocher la tête.
– Bien, monsieur Torrance, dis-je alors. Passons de l'autre côté du dossier. Pouvez-vous nous décrire les corps représentés sur les photos ?
– Euh... deux hommes. On dirait qu'ils ont ouvert du grillage à garde-manger et des bâches et eux, ils sont là. Y a aussi des flics qui enquêtent et qui prennent des photos.
– De quelle race sont les hommes allongés sur les bâches ?
– Ils sont noirs.
– Avez-vous déjà vu ces photos avant, monsieur Torrance ?
Vincent se leva pour s'opposer à ma question en arguant que je l'aurais déjà posée et qu'on y avait déjà répondu. Mais c'était comme de lever une main en l'air pour arrêter une balle. Le juge l'informa, et sévèrement, qu'il pouvait se rasseoir. Sa façon à lui de lui dire qu'il allait devoir rester assis pour avaler ce qui allait lui arriver. Quand on fait témoigner un menteur et que le menteur s'effondre, on s'effondre avec lui.
– Vous pouvez répondre à la question, monsieur Torrance, dis-je après que Vincent se fut rassis. Avez-vous déjà vu ces photos ?
– Non, pas avant maintenant.
– Seriez-vous d'accord pour dire qu'elles représentent ce que vous nous avez décrit tout à l'heure ? À savoir les corps de deux
Noirs assassinés ?
– Ça y ressemble bien. Mais j'ai jamais vu c'te photo avant, c'est juste ce qu'il m'a dit.
– Vous êtes sûr ?
– Un truc comme ça, j'aurais pas oublié.
– Vous nous avez dit que Monsieur Woodson vous aurait avoué avoir tué deux Noirs, mais c'est pour le meurtre de deux Blancs qu'il est jugé aujourd'hui. Ne vous semble-t-il pas que, de fait, il ne vous a rien avoué du tout ?
– Non, non, il a avoué. Il m'a dit qu'il avait tué ces deux mecs.
Je regardai le juge.
– Monsieur le juge, lui lançai-je, la défense demande que le dossier posé devant Monsieur Torrance soit présenté au tribunal comme pièce à conviction numéro un.
Vincent essaya de s'y opposer au motif que la demande n'était pas fondée, mais Companioni passa outre.
– Le dossier sera admis comme pièce à conviction et nous laisserons le soin au jury de décider si Monsieur Torrance a oui ou non vu cette photo et le reste du dossier.
J'étais lancé, je décidai de jouer le paquet.
– Merci, monsieur le juge, dis-je. Il serait peut-être temps de demander au procureur de rappeler à son témoin les peines qui punissent le parjure.
Théâtral à souhait, le coup était destiné aux jurés. Je m'attendais à devoir continuer à éviscérer Torrance avec la lame de ses propres mensonges, mais Vincent se leva pour demander au juge de suspendre la séance, le temps de conférer avec la partie adverse.
Je sus alors que je venais de sauver la vie à mon client.
– La défense n'y voit aucune objection, répondis-je au juge.